ERGOT DE SEIGLE
Claviceps purpurea  (Fries) Tulasne

PLAN DE LA MONOGRAPHIE :

 Le champignon
 Composition
 Pharmacologie et emplois
 L'intoxication
 Le traitement
 Le LSD 25: historique et témoignages
 Image


Le champignon : Ergot de seigle, Secale cornutum, Claviceps purpurea (fries) Tulasne.

 

L'ergot de seigle est un champignon du groupe des ascomycètes, qui parasite le seigle, mais aussi le froment et l'orge. Par ailleurs, le genre Claviceps regroupe une cinquantaine d'espèces qui parasitent de nombreuses céréales.
L'ergot de seigle n'est en fait que la forme de résistance du champignon qui a un cycle de reproduction fort complexe. L'ergot se présente sous la forme d'une excroissance - le sclérote - qui se fixe au niveau des caryopses (grains de la céréale). Le sclérote a une forme plus ou moins arquée, il mesure de 1 à 4 centimètre de long sur 3 à 8 millimètres de large, il est de couleur pourpre foncé et vire au noir une fois à maturité.


Composition :

 

Elle est fort complexe et son étude détaillée dépasse largement du cadre de cette monographie. On retrouve notamment des lipides, des stérols, des glucides et des amines. Les substances pharmacologiquement actives sont des alcaloïdes ergoliniques, dont la teneur peut avoisiner 1 % chez certaines variétés.
On retrouve notamment parmi ces alcaloïdes : l'ergotamine, l'ergocristine, l'ergocryptine,et  l'ergométrine. Cette liste n'est bien sûr pas exhaustive.


Pharmacologie et emplois :

Il n'existe pas à proprement parler une pharmacologie de l'ergot en raison de la complexité de sa composition et de la diversité des substances qu'il renferme, chaque substance ayant sa pharmacologie propre.

Il est à noter que l'on utilisait jadis l'ergot lui même comme source de matière première, pour cela on devait infester artificiellement  des champs de céréales avec des variétés d'ergots très riches en alcaloïdes. Pour éviter de contaminer les champs céréales destinés à l'alimentation, avec les conséquences catastrophiques que cela entrainerait, on prenait soin d'utiliser des céréales tardives qui arrivaient à maturité après que les céréales destinées à la consommation courante aient été récoltées. On pouvait alors infester ces champs en toute sécurité, sans risque de contaminer les récoltes avoisinantes.
Depuis plusieurs dizaines d'années, on est capable de synthétiser artificiellement, par voie chimique, certains alcaloïdes et leurs dérivés qui présentent un intérêt en thérapeutique, mais on a surtout recours à des substances d'origine naturelle, obtenues par fermentation industrielle, que l'on transforme chimiquement en dérivés utilisables en thérapeutique.

L'ergotamine et ses dérivées hémisynthétiques (dihydroergotamine ou DHE) ont des propriétés vasonconstrictives artéliolaires intéressantes. On les utlise en thérapeutique dans le traitement de l'hypotension orthostatique et des crises migraineuses.

Il faut également noter les effets ocytociques (utérotoniques) marqués de l'ergot de seigle. Je rappelle que l'ocytocine est une hormone peptidique (de nature protéique) du lobe postérieur de l'hypophyse (petite glande située au niveau du plancher de l'encéphale, logée dans le crâne dans une petite cavité cavité osseuse appelée selle turcique et reliée à l'hypothalamus par la tige pituitaire.) Cette ocytocine va déclencher des contractions de l'utérus lors de l'accouchement, c'est elle qui déclenche le "travail". Cette propriété de l'ergot n'est cependant plus utilisée en thérapeutique moderne, on préfère déclencher le travail, lorsque c'est nécéssaire, à l'aide d'analogues synthétiques de l'ocytocine.
D'autres dérivés hémisynthétiques (méthylergométrine, méthergin®) sont utilisés contre les hémorragies génitales féminines du post partum (après l'accouchement), ou après une IVG, ou encore un curetage.

La bromocriptine (parlodel®), dérivé hémisynthétique, est un agoniste dopaminergique qui agit sur l'axe hypothalamohypophysaire en bloquant la libération de prolactine. La prolactine est une hormone qui déclenche et entretient la lactation. On utilise donc la bromocriptine chez les femmes qui ne veulent pas allaiter après leur accouchement. Mais il faut également signaler l'emploi de cette substance au cours de la maladie de Parkinson, en association avec la lévodopa, pour son action au niveau nigrostrié.


L'intoxication :

Les intoxications  causées par l'ergot sont restées tristement célèbres, les témoignages les plus anciens remontent aux assyriens, ~ 600 av. J.C. Les empoisonnements plus récents remontent au moyen-âge, du Xème au XIVème siècle, mais aussi au XVIIème siècle en Sologne (la « gangrène des solognots » fit entre 7000 et 8000 morts).
Plus récemment on retrouve des cas d'ergotisme en 1926 en Union Soviétique, et en août 1951 en France dans le village de Pont Saint Esprit (l'affaire du pain maudit). Dans ce dernier cas l'enquête aurait finalement privilégié l'hypothèse mettant en cause des insecticides mercuriels utilisés sur les récoltes.
Dans tous les cas il s'agit d'empoisonnements de masse qui touchent touchent toute une population.

Les effets de l'ergot sont terribles, ils sont dûs en partie aux propriétés vasoconstrictives de ce champignon qui entraînent des gangrènes des membres dont les extrêmités se momifient, noircissent et finissent par tomber. C'est la forme gangréneuse du mal.
A ces effets s'ajoute la toxicité redoutable de l'ergot sur le système nerveux central. On retrouve des crises convulsives, dépréssives et des épisodes hallucinatoires (comme pour le diéthylamide de l'acide lysergique ou LSD 25 qui est un dérivé de l'ergot). C'est la forme convulsive du mal.
On retrouve également les effets ocytociques qui, en provoquant des contractions utérines violentes, peuvent déclencher des avortements. Les poules qui consomment l'ergot de seigle avec le grain, pondent des oeufs sans coquilles, car l'oeuf est expulsé du tractus génital par les contractions avant que la coquille ne soit achevée. On connaît depuis fort longtemps cet effet de l'ergot qui a été mis à profit par les sorcières du moyen-âge dans des préparations abortives. Les sages femmes utilisaient jadis l'ergot dans le même but, en administrant toujours un nombre impair d'ergots (5, 7 ou 9) pour des raisons de superstition. Au XVIIIème  les médecins expérimentent  en pratique obstétricale des préparations à base d'ergot à doses modérées (pulvis parturiens).

Ces manifestations sont impressionnantes, elles ont profondément marqué les populations qui en sont témoins au moyen-âge, et ce d'autant plus qu'on en ignorait totalement la cause. L'ergotisme fut alors nommé mal des ardents ou feu de saint Antoine, en raison des douleurs et des sensations de brûlure qu'il provoquait.

Voici quelques témoignages d'époque :

T.I. Williams rapporte : « Une malade se rendait à l'hôpital montée sur un âne, lorsqu'elle heurta un buisson. Sa jambe se détacha au genou et elle la porta à l'hôpital en la tenant dans ses bras. »

J.A. Srinc décrit ainsi les ravages de la maladie qu'il a pu constater en Bavière : « Le mal commence par une sensation incommode aux pieds, une sorte de fourmillement ; bientôt l'estomac est tourmenté d'une violente cardialgie ; de là le mal se porte aux mains et successivement à la tête. Les doigts sont, en outre, saisis d'une contraction tellement forte que l'homme le plus robuste peut à peine la maîtriser et que les articulations paraissent luxées. Les malades jettent les hauts cris et se plaignent d'un feu dévorant qui leur brûle les pieds et les mains. Des sueurs très abondantes ruissellent en même temps sur tout le corps. Après les douleurs, la tête ressent de la pesanteur, éprouve des vertiges et les yeux se couvrent de brouillard épais. Quelques malades deviennent totalement aveugles, ou voient les objets doubles. Ils perdent la mémoire, chancellent en marchant comme s'ils étaient ivres, et ne sont plus maîtres de leurs facultés intellectuelles. Les uns deviennent maniaques, les autres mélancoliques, d'autres sont plongés dans un sommeil comateux ... Cette maladie dure deux, quatre, huit, quelquefois même douze semaines, avec des intervalles de repos. »

Aujourd'hui ce type d'intoxication est pratiquement impossible ... (on ne s'en plaindra pas.) On sait que la dose mortelle peut être inférieure à 1 gramme d'ergot !
Cependant, l'utilisation fréquente des dérivés de l'ergot en thérapeutique n'est pas sans danger, un surdosage est toujours possible qu'il soit accidentel ou intentionnel (suicide, acte criminel). L'administration de 40 mg de tartrate d'ergotamine pendant cinq jours a provoqué une ischémie aigüe des quatre membres. Au cours des intoxications médicamenteuses on retrouve des symptomes comparables à ceux observés au cours des crises d'ergotisme.
Au cours des intoxications chroniques on retrouvera les effets sur le système nerveux central : convulsions, contractions des muscles faciaux, diarrhées, vomissements, tremblements et céphalées. Les signes liés à la vasonconstriction sont : engourdissement et refroidissement des extrêmités, douleurs thoraciques, gangrènes des extrêmités.
Au cours d'intoxications aigües on a : diarrhées, vomissements, sensations vertigineuses, hyper- ou  hypotension, bradycardie, convulsions, troubles de la conscience et dyspnée (troubles de la respiration).


Le traitement

Le traitement d'urgence de l'intoxication aigüe consiste à éliminer le toxique, dans un premier temps par des vomissements provoqués (sirop d'ipéca) chez le malade conscient, ou par lavage gastrique, puis dans un second temps, par l'administration de charbon activé. On administre de l'héparine en perfusion, associée à un vasodilatateur et éventuellement des corticoïdes. On peut recommander notamment le nitroprussiate de sodium (sous surveillance stricte) ou la prazosine. Contre les crises convulsives on utilisera le diazepam.
Dans le cas d'intoxication chronique on arrêtera l'administration des dérivés de l'ergot, une amputation chirurgicale s'avèrera nécéssaire en cas de gangrène.
Il faut également noter que des signes de surdosage avec vasoconstriction des extrêmités et risque de gangrène est possible, même aux doses thérapeutiques, lorsque l'on administre les dérivés de l'ergot avec des antibiotiques de la familles des macrolides (erythromycine, josamycine) : l'usage simultané des ces deux médicaments est formellement contre-indiquée.


Le LSD 25 ou diéthylamide de l'acide lysergique : historique et témoignages.
 

 Le LSD est un dérivé hémisynthétique de l'ergot de seigle, il s'agit d'un puissant psychodysleptique dont l'usage est désormais interdit en thérapeutique. C'est un agoniste central des voies sérotoninergiques, tandis qu'il a une action antagoniste sur les voies sérotoninergiques périphériques.

La découverte du LSD 25 ou diéthylamide de l'acide lysergique a été faite en 1938 par un chimiste, Albert Hofmann, qui travaillait en Suisse pour le compte du laboratoire pharmaceutique Sandoz. Ce chimiste étudiait alors la synthèse des dérivés hémisynthétiques des alcaloïdes de l'ergot obtenus à partir de l'acide lysergique. Cette substance était la 25 ème qu'il synthétisait dans cette série, d'où son nom de laboratoire LSD 25. Le LSD fut expérimenté chez Sandoz, mais ne fut pas retenu, ses propriétés thérapeutiques n'étant pas supérieures à celles des molécules déjà existantes, on ignorait alors tout de ses propriétés sur le système nerveux ... Le LSD tomba dans l'oubli durant cinq années.
En 1943, A. Hofmann obtient l'autorisation de poursuivre ses recherches sur cette molécule dont on ne savait encore que peu de choses. C'est au cours de sa synthèse qu'il est pris de malaise, il rentre chez lui et est pris de visions extraordinaires, son état s'améliore au bout de deux heures. Persuadé que le LSD est à l'origine de son trouble, le chimiste décide de tester sur lui sa découverte, il absorbe 0,25 mg de tartrate de LSD et attend que les effets se manifestent. Moins de trois quarts d'heures après, les premiers symptomes apparaissent, il se fait raccompagner chez lui par son assistante, les effets de la drogue ne s'estomperont que tard dans la soirée. A. Hofman parle en ces termes de son expérience :
« Mes vertiges et mes sensations de faiblesse prenaient de telles proportions par moments que je ne pouvais même plus me tenir debout : il me fallut m'allonger sur le canapé. A ce moment là, mon environnement s'était transformé de façon angoissante. Toutes les choses  se mouvaient dans l'espace, les objets familiers, le mobilier prenaient des formes grotesques, menaçantes la plupart du temps. Elles étaient comme animées d'un mouvement perpétuel,  comme emplies d'une angoisse intérieure. C'est à peine si je reconnus ma voisine qui m'apportaitn du lait, [...] ce n'était plus Mme R., c'était une sorcière malfaisante, perfide, qui cachait derrière son fard, un visage diabolique. Mais il y eut plus grave encore que ces modifications grotesques du monde extérieur : les transformations que je ressentis en moi-même, à l'intérieur de mon être. Tous mes efforts de volonté pour contenir cet éclatement du monde extérieur et cette dissolution de mon moi me paraissaient voués à l'échec. Un démon avait pénétré en moi, il avait pris possesision de mon corps, de mes sens et de mon âme. Je sautai, je criai pour m'en débarrasser, mais finalement, je retombai épuisé sur le canapé. La substance que j'avais voulu expérimenter avait eu raison de moi. Elle était ce démon sarcastique qui triomphait de ma volonté. Une angoisse horrible me prit d'être devenu fou. J'avais débarqué sur un autre monde où les notions de temps et d'espace étaient différentes. Mon corps me paraissait insensible, inerte, étranger. Etais-je dans la mort ? Etait-ce le passage dans l'au-delà ? Par moments j'avais l'impression d'être en dehors de mon corps ; et dans ces moments là, comme observateur extérieur, je prenais conscience de tout le tragique de ma situation. [...] Lentement, enfin je revenais d'un monde étrange, inquiétant, dans la réalité quotidienne familière.  [...] C'est alors que je commençai à jouir du spectacle inouï de formes et de couleurs, qui durait encore derrière mes yeux fermés. Aussi changeantes que dans un kaléidoscope, des images multicolores, fantastiques arrivaient sur moi, s'ouvraient en cercles ou en spirales, puis se refermaient, telles des fontaines de couleurs jaillissantes, s'ordonnaient et se croisaient, en un flot ininterrompu. Le plus étonnant, c'est que toutes les perceptions acoustiques, le bruit d'une poignée de porte, d'une voiture qui passait dans la rue, se transformaient en sensations optiques. Chaque son nouveau produisait une image aux formes et aux couleurs nouvelles. » (D'après A. Hofman, le LSD mon enfant terrible.)
 Le LSD venait d'entrer dans l'histoire. Il fut bien sûr expérimenté chez l'animal et chez l'homme par les laboratoires Sandoz, de nombreux dérivés furent synthétisés, mais aucun n'avait de propriétés aussi nettes sur le psychisme que le LSD lui-même.
Le Dr W. A. Stoll expérimenta le LSD en thérapeutique sur des sujets sains et sur des malades présentant des troubles schizophréniques. Les doses utilisées au cours de ces études étaient comprises entre 0,02 et 0,13 mg. Parallèlement à ces expérimentations, le Dr Stoll testera sur lui la substance (0,06 mg de tartrate de LSD). Voici quelques extraits du récit que W. A. Stoll fit de son expérience :
« [...] Puis s'installa en moi une relative euphorie, qui  me parut cependant moins importante que lors d'un précédent essai. L'ataxie augmentait. Je naviguais à grands pas aux quatre coins de la salle. Je me sentais un peu mieux, mais je préférais m'allonger. Après obscurcissement de la pièce, apparut progressivement une vision que je n'avais jamais eue, d'une intensité inimaginable. Cette vision se caractérisait par une incroyable profusion d'hallucinations optiques, qui apparaissaient et disparaissaient à grande vitesse pour faire place à d'innombrables nouvelles formes. C'était un flot ininterrompu de jaillissements, de tournoiements de tourbillonnements, d'étincellements, de louvoiements, d'ascensions et de chutes.
Le mouvement paraissait affluer sur moi du centre de l'image surtout, ou bien de dessous le coin gauche. Au moment où une image s'esquissait dans le milieu, le reste du champ visuel se saturait d'une foule innombrable de visions similaires. L'ensemble était coloré, dans des dominantes de rose lumineux, de jaune et de vert.
Je ne réussissais pas à m'attarder sur une image. Quand le directeur d'expérience insistait sur la richesse de ma fantaisie, de mes indications, je souriais, compatissant. Je savais très bien que je ne pouvais jamais fixer qu'une fraction des images, alors, pour ce qui était de les énumérer ! Pour les descriptions, il me fallait me forcer. Cette course aux images et aux formes, pour lesquelles des termes tels que feu d'artifice ou kaléidoscope étaient trop rudimentaires, toujours insuffisants, éveilla en moi le désir croissant de m'enfoncer dans ce monde étrange et captivant, de laisser opérer sur moi, tout simplement, son abondance, son insoupçonnable richesse.
Au début, les hallucinations étaient purement élémentaires:
rayons, faisceaux de rayons, gouttes de pluie, anneaux, tourbillons, boucles, vaporisations, nuages, etc, etc. Puis ce furent des visions plus organisées : arcs, séries d'arcs, mers de toits, paysages désertiques, terrasses, feux follets, ciels étoilés d'une magnificence sans pareille. Entre ces images très organisées revenaient sans cesse les images élémentaires du début. Voici celles dont je me souviens dans le détail:
- Une enfilade de colonnes gothiques qui s'élèvent dans les airs, un choeur infini dont je ne peux pas voir les parties basses.
- Un paysage de gratte-ciel tel qu'on en voit sur les images représentant l'entrée du port de New York: des tours d'habitation les unes à côté des autres, avec d'innombrables séries de fenêtres. Là non plus, pas de base.
- Un système de mâts et de voiles qui me rappelait la reproduction d'un tableau que j'avais vu la veille (l'intérieur d'une tente de cirque).
- Un ciel crépusculaire d'un bleu incroyablement délicat au-dessus des toits sombres d'une ville espagnole. Je ressentais un étrange sentiment d'espoir, j'étais heureux et impatient de croquer dans la vie. D'un seul coup, les étoiles se mirent à briller, elles se rassemblèrent en une pluie drue d'étincelles qui s'abattit sur moi. La ville et le ciel avaient disparu.
- j'étais dans un jardin, je voyais des luminescences rouges, vertes et bleues traverser un obscur treillage; l'expérience était ineffablement jubilatoire.
Le mieux, c'est que toutes ces images étaient toujours constituées des mêmes éléments qui se répétaient sans cesse, de façon inattendue : étincelles, cercles, arcs, fenêtres, feux, etc. Je n'ai rien vu qui ne me soit réapparu à l'infini.
je me sentais en communion avec tous les poètes romantiques ou fantastiques, je pensais à E. T. A. Hoffmann, je voyais le Maelström de Poe, si caricaturale que soit, à mon avis, la description qu'il en a faite. Plus d'une fois, j'eus l'impression d'accéder au pinacle de l'art, je me grisais des couleurs du retable d'Isenheim. je ressentais toute la béatitude, toute l'exaltation d'une vision artistique. Je crois avoir parlé aussi d'art moderne : j'imaginais des figures abstraites que j'avais l'impression de saisir instantanément. De nouveau, mes sensations étaient très kitsch, aussi bien pour les formes que pour les combinaisons de couleurs. Ces fameuses lampes modernes de pacotille me traversèrent l'esprit en même temps que les coussins de fauteuils : horribles. [...]  J'avais conscience d'être d'humeur euphorique. je jouissais de ma situation, j'étais serein, je mordais à belles dents dans la vie. Par moments, j'ouvrais les yeux. La faible lumière rouge, mystérieusement, était beaucoup plus intense qu'à l'habitude. Le directeur d'expérience, qui écrivait assidument, me paraissait très loin. j'avais souvent des sensations corporelles étranges. Je croyais que mes mains étaient sur un corps quelconque; mais je n'étais pas sûr que ce fut le mien.
[...] Quant à moi, j'avais de petites mains, toutes fines. Quand je les lavai, cela se passa loin de moi, quelque part en dessous et à droite. Etaient-ce vraiment mes mains? Mais ma question, après tout, n'avait rien d'essentiel.
Ce paysage, que je connaissais bien, semblait avoir été bouleversé de fond en comble. Je finis par voir à la fois et mes hallucinations et la réalité. Puis cela cessa, alors que je savais très bien que la réalité était tout autre.
Une caserne flanquée d'un garage prirent soudain l'aspect d'un paysage de ruines dévasté. Je voyais des vestiges de murs avec quelques poutres encore debout, vraisemblablement des restes de la guerre.
Dans un grand champ harmonieux, je vis des figures persistantes; j'essayai de les dessiner, mais ne réussis pas à dépasser le stade de l'esquisse grossière. C'était une décoration d'une richesse et d'une plasticité inconnues, en perpétuelle métamorphose, en flux continu. J'avais des réminiscences de toutes les cultures étrangères, je voyais des motifs mexicains, indiens. Entre une clôture de bois et des sarments, je voyais des visages grotesques, des idoles, des masques au milieu desquels surgissait soudain, inexplicablement, une foule de petits bonhommes. Par rapport au test à l'obscurité, le temps s'était ralenti.
L'euphorie avait disparu, j'entrais dans une phase dépressive, ce qui se reproduisit lors d'un deuxième test à l'obscurité. Alors qu'au cours du premier, les hallucinations se détachaient très vite sur des couleurs claires et lumineuses, les couleurs dominantes maintenant étaient le bleu, le violet, le vert foncé. Les grandes formes avaient un mouvement plus ample, plus doux, plus tranquille, même si elles étaient, elles aussi, constituées de « points élémentaires » qui s'écoulaient en finesse, tournoyant et affluant à grande vitesse. Tandis que, dans le premier test à l'obscurité, le mouvement se dirigeait principalement sur moi, cette fois, il s'éloignait résolument de moi vers le milieu de l'image, où s'esquissait une béance aspiratrice. Je voyais des grottes fantastiquement érodées, des stalactites, je me souvenais du livre de mon enfance Im Wunderreiche des Bergkönigs (Au pays merveilleux du roi de la montagne). Des ensembles d'arcs s'organisaient sereinement en voûtes. [...] Je me sentais en sécurité, je baignais dans la maternité, j'étais en paix. Les hallucinations n'étaient plus excitantes, mais douces et apaisantes. [...] Mais la phase dépressive persistait. J'essayai encore de retrouver des images claires et joyeuses. C'était impossible; ne m'arrivaient plus que des images sombres, bleues ou vertes. Alors, je voulus me représenter des feux luminescents, comme lors du premier test à l'obscurité. Je voyais bien du feu, mais c'était des holocaustes nocturnes, sur les créneaux d'une ville, dans une lointaine lande automnale. Une fois, j'ai réussi à voir un feu d'artifice: des étincelles montaient vers le ciel, mais à mi-hauteur, elles se transformèrent en un groupe de sombres ocelles s'avançant silencieusement. Au cours du test, je fus impressionné par l'harmonie indissoluble qui régnait entre l'atmosphère et la nature des hallucinations.
Au cours du deuxième test à l'obscurité, j ai remarqué que des bruits, d'abord dus au hasard, puis provoqués intentionnellement par le directeur d'expérience, induisaient des modifications synchrones de mes impressions optiques (synesthésie). De même, des pressions sur la prunelle de mes yeux induisaient des modifications visuelles. [...] J'étais dépressif et j'évoquai avec intérêt l'éventualité d'un suicide. Je m'aperçus, non sans effroi, que cette idée ne m'était pas étrangère. il me semblait tout à fait évident qu'un dépressif s'abandonne au suicide...
De retour à la maison, le soir, je retrouvai mon euphorie; j'étais tout imprégné de ce que j'avais vécu ce matin là: tout cela m'avait littéralement subjugué. J'avais l'impression qu'une grande tranche de ma vie s'était concentrée dans cet espace de quelques heures. Ce qui me donna envie de répéter l'expérience. » (Ibidem)

Suite à ces auto-expérimentations, de nombreux autres essais devaient être tentés au cours des années suivantes, d'abord dans le cadre de recherches scientifique et thérapeutique, puis par des artistes (peintres ou écrivains notamment), si bien que le LSD finit par se faire connaître au grand public. Malheureusement, certains témoignages diffusés dans la presse présentèrent le LSD comme un produit attrayant et séduisant. Les expériences se multiplièrent et le LSD apparut sur les marchés parallèles comme le premier stupéfiant utilisé aux Etats Unis. De nombreux incidents, parfois mortels, lui furent imputés, aussi les laboratoires Sandoz qui diffusaient alors cette substance à des fins de recherche, en arrêta-t-elle la fabrication. Le LSD devint ainsi la drogue psychédélique par excellence de l'époque hippie.
C'est aujourd'hui, le produit hallucinogène le plus utilisé en France, il est consommé sur un sucre ou sur un bout de papier buvard que l'on ingère, la voie intraveineuse est parfois utilisée.
Les effets se manifestent une 1/2 heure après l'ingestion et persistent durant une dizaine d'heures. Sur le plan psychique il s'agit du voyage ou trip, accompagné de troubles de la perception du temps, de dépersonnalisation, de résurgence de souvenirs oubliés, ... La sensation peut être agréable (good trip) avec euphorie et bien-être, ou désagréable (bad trip) avec sensations de persécution, de folie, de dislocation, angoisse, ... Il faut alors rassurer le sujet impérativement. Le sujet sous LSD est très influençable, l'environnement où il se trouve et les conditions de prise de la drogue sont donc très importants, ainsi que sa personnalité propre. Cependant, la tournure agréable ou désagréable du voyage est imprévisible.
On retrouvera surtout au cours du voyage : confusion mentale, délire onirique, troubles de la perception temporelle et du schéma corporel, engourdissement, impression de devenir fou. Les hallucinations se manifestent sous la forme de visions kaléidoscopiques colorées, d'illusions, de confusion des perceptions (on verra une odeur ou un son, etc ...), sensations d'apesanteur avec risque de défenestration, ...
Sur le plan physiologique on a une mydriase, une tachycardie et des tremblements.
La prise de LSD peut se compliquer de troubles psychiques chez les sujets fragiles, il s'agit d'états dépressifs ou de troubles schizophréniques. Une consultation en milieu spécialisé peut être nécéssaire.
On note également des "retours d'acide" ou "flashbacks" qui consistent en une réapparition brêve mais désagréable de l'expérience hallucinatoire, en l'absence d'une nouvelle prise de LSD.
Le risque majeur au cours de la prise de LSD est en fait lié à l'état psychique du sujet, avec accès suicidaire ou de folie meurtrière. Le patient doit être maîtrisé rapidement et placé sous surveillance, si nécéssaire on administre un neuroleptique inhibiteur (halopéridol à forte dose). La prise en charge de la toxicomanie ou de la tendance psychotique sera envisagée plus tardivement, si nécéssaire.


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