LES CURARES


PLAN DE LA MONOGRAPHIE :

  Histoire et légende
  Origine et mode de fabrication
  Mécanisme d'action - Pharmacologie des curares
  Curarisants et thérapeutique moderne



HISTOIRE ET LEGENDES :

Le mot Curare vient en fait d'un mot en langue indigène «ourari» qui signifie la mort qui tue tout bas. Les premières observations sur les curares remontent au 16ème siècle, c'est à dire au temps des conquistadores. Dès cette période de nombreux témoignages sont contradictoires, incomplets ou erronés et il est très difficile de se faire une idée juste sur ce qu'est le curare en réalité.

En fait, la première confusion vient du fait que les espagnols qui furent confrontés aux redoutables poisons de flèches des indigènes identifièrent ces poisons comme des curares, ce qui est fort peu probable pour deux raisons. La première est que les descriptions sur les effets des poisons de flèches utilisés contre les conquistadores ne correspondent pas aux effets que l'on attribue aujourd'hui aux curares. La seconde est que les indiens n'utilisent pas le curare contre l'être humain, même au cours d'une guerre comme celle qui les exposa aux espagnols équipés d'armes à feu. Cette règle très stricte concernant l'usage du curare contre l'homme semble observée scrupuleusement par l'ensemble des tribus amazoniennes.

Les poisons qui furent utilisés contre les envahisseurs étaient en fait des poisons de guerre et non des poisons de chasse comme le curare. Ces poisons de guerre étaient cependant d'une efficacité redoutable et leur réputation n'était plus à faire chez les espagnols qui les craignaient au plus haut point, d'une part en raison des symptômes qu'ils produisaient, mais aussi parce qu'il n'existait aucun antidote efficace. Ainsi la moindre blessure, si bénigne soit-elle, si elle faisait couler un peu de sang était fatale dans les 24 heures, parfois l'agonie s'étalait sur plusieurs jours voir quelques semaines, mais l'issue était presque toujours la mort. Les quelques rescapés semblaient souffrir pendant de longues années des suites de leurs blessures et ne retrouvaient généralement pas une vie normale. Les drogues végétales utilisées pour élaborer ces poisons de guerre n'ont rien à voir avec celles utilisées pour les curares, pas plus que les substances qu'elles renferment. Il s'agit en fait d'une euphorbiaceae, le mancenillier (Hippomane mancinella L.), dont le latex renferme des substances hautement toxiques dont les effets sont très bien connus depuis fort longtemps. Ce latex était, semble-t-il, recueilli, puis concentré par chauffage et évaporation. Le poison ainsi obtenu pouvait être utilisé directement pour enduire les pointes de flèches. Cependant, l'utilisation de tels poisons reste fort rare compte tenu de la conservation difficile de ces produits, de plus, il semble que le poison devait être déposé sur la flèche juste avant utilisation pour en garantir l'efficacité, ce qui en limite grandement l'usage. On raconte que la préparation du poison était fatale aux personnes qui le fabriquaient. On désignait pour cela trois femmes, choisies parmi les plus âgées de la tribus, ou bien parmi des esclaves. La première commençait par faire chauffer le poison pour le concentrer, quand les vapeurs devenaient toxiques, elle mourait. La seconde prenait alors le relai et poursuivait la préparation jusqu'à sa mort qui devait survenir plus rapidement, signe que le poison devenait plus concentré. La dernière enfin devait achever la préparation du poison, la mort devant survenir très rapidement, signe que le poison était prêt et de bonne qualité. Légende ou réalité, ... difficile à dire, mais une telle toxicité ne correspond pas à celle des curares dont l'action ne peut s'exprimer que suite à une administration par voie sanguine. Il semble d'ailleurs que les femmes soient écartées lors de la fabrication du curare, car les indiens prétendent que leur seule présence suffit à faire rater la fabrication du précieux poison !



ORIGINE ET MODE DE FABRICATION :

Pour les indiens, le curare est un don divin. Le fait est que ces poisons de chasse rassemblent toutes les propriétés qui en font un allié précieux pour celui qui veut chasser aussi bien dans la jungle amazonienne que dans les savanes. Dans la jungle c'est la sarbacane qui est utilisée pour projeter de petits dards empoisonnés, ailleurs ce sont l'arc et la flèche qui ont été adoptés, car les petites fléchettes empennées de duvet de kapok ne constituent pas un projectile assez stable pour résister au vent qui souffle dans les zones dénudées que sont les savanes. Pour bien des raisons les curares sont supérieurs aux armes à feu, aussi la mort qui tue tout bas (on ne sait pas d'où vient le coup) a longtemps gardé la préférence des indiens. Tout d'abord c'est une arme silencieuse, et les chasseurs peuvent tuer plusieurs animaux dans un groupe sans effrayer les autres, tandis que le premier coup de feu aurait pour effet de tous les faire fuir immédiatement. L'animal touché par une petite fléchette n'y prend pas garde et ne donne pas l'alerte à ses congénères. La moindre blessure, si minime soit-elle peut-être fatale, alors qu'une blessure par balle ne l'est pas forcément, de plus l'animal touché par une arme à feu s'enfuira, même sérieusement bléssé, pour aller mourir plus loin, hors de portée du chasseur qui rentrera bredouille. L'animal tué par le curare est tout à fait comestible sans risque d'intoxication pour le consommateur car le poison est inactif par voie digestive, tout au plus certains indiens éliminent-ils la partie du gibier touchée par la flèche. Enfin, de par le mécanisme d'action des curares, l'animal touché sera paralysé et ne pourra s'aggriper aux branches des arbres, il tombera à terre de lui même et le chasseur n'aura plus qu'à le ramasser, tandis que le gibier tué par balle reste souvent pendu aux branches dans les spasmes de l'agonie et ce, parfois à vingt ou trente mètres du sol !

La fabrication du curare est très variable d'une zone géographique à une autre, certaines tribus ne savaient pas le fabriquer, aussi existait-t-il un marché du curare dans toute l'Amazonie. Les espèces végétales qui entrent dans la composition des poisons utilisés dans cette région du monde appartiennent à deux grands genre : les genres Strychnos (loganiacées) et Chondrodendron (ménispermacées).

Pendant longtemps on a classé les curares en fonctions des récipients qui les contenaient car on ignorait à peu près tout de leur origine et de leur composition. On distinguait alors trois grands types de curares :

  • Les curares en tubes ou tubocurares, qui étaient conservés dans des tubes formés par des bambous.
  • Les curares en pots, conservés dans des pots en terre.
  • Les curares en calebasse conservés dans des calebasses (fruits d'une espèce de bignognacée.)
Suivant l'origine géographique des curares les espèces végétales utilisées pour la préparation étaient tantôt des Strychnos, tantôt des Chondrodendrons, parfois les deux genres étaient utilisés. Cependant, les curares étaient rarement préparés simplement, c'est à dire à partir d'une seule plante, on y ajoutait presque toujours d'autres ingrédients, soit végétaux, soit animaux. Les raisons sont multiples, tout d'abord les indiens ont voulu améliorer l'action de leurs poisons pour le rendre plus efficace, c'est à dire plus toxique et plus foudroyant, pour cela ils y ajoutent nombre d'ingrédients hautement toxiques ou réputés comme tels. On retrouve bien évidemment des serpents (ajoutés entiers, ou dont on prélève les crochets venimeux ou bien la tête), des crapauds (entiers ou dont on récupère le venin par raclage), des fourmis venimeuses ou encore des chenilles urticantes. A côté de ces produits on retrouve également d'autres plantes, mais aussi des ingrédients très inattendus comme de la salive ou du sang menstruel souvent considéré comme toxique par les peuples primitifs. On voit que la complexité des ces poisons peut être extrême, aussi les occidentaux ont-ils parfois regardé les indiens comme des chimistes très doués. La réalité est toute autre. Des études ont montré que les venins de serpents sont détruits à la chaleur, or les curares sont toujours préparés par cuisson : on fait bouillir le poison pendant plusieurs jours pour le concentrer. Les venins de serpents, mais aussi des arthropodes (scorpions, araignées) n'auraient donc aucune activité dans le poison fini. Les autres espèces végétales utilisées sont parfois toxiques, mais pas toujours, cependant certaines d'entre elles permettent une meilleure conservation du poison, ou bien sont des agents de consistance destinés à épaissir le poison et à en améliorer l'adhésivité sur les pointes de flèches. D'autres espèces végétales enfin, n'exerceraient pas d'activité toxique directe, mais permettraient une meilleure diffusion du poison dans l'organisme du gibier en provoquant une vasodilatation autour de la blessure et causeraient des plaies particulièrement douloureuses, c'est notamment le cas de certaines variétés de piments dont les fruits seraient utilisés. Seuls les venins de batraciens seraient encore capables de produire une action toxique en raison de leur grande résistance aux agents physiques (les crapauds et certaines grenouilles fabriquent des substances très toxiques regardées comme des venins, bien que ces animaux ne possèdent aucun moyen pour les inoculer, on peut les récupérer en raclant l'animal ou en massant les glandes situées à l'arrière de la tête. Ces substances ont en fait des propriétes antibiotiques très interessantes et seraient destinées à protéger la peau des batraciens des agents infectieux qui se développeraient sur leur peau qu'ils doivent toujours garder humide.). Il est à noter que quelques tribus qui fabriquent des poisons extrêmement simples, c'est à dire avec peu d'ingrédients, obtiennent des poisons de très grande qualité, l'addition d'un grand nombre d'ingrédients n'apporte donc rien de plus au poison. Cette habitude fâcheuse de compliquer la préparation des poisons de flèches à eu pour conséquence de rendre difficile leur connaissance exacte  par les occidentaux. Seules des études scientifiques menées avec sérieux par des savant comme Claude Bernard ont permis d'élucider partiellement le mécanisme d'action des curares et d'isoler et de caractériser les prinicipes actifs responsables de leur activité. On a ainsi pu établir que les substances curarisantes étaient d'origine végétale et elles ont été caractérisées chez les genres Strychnos, Chondrodendron, mais aussi Curarea, Telitoxicum,...

Comme on peut s'y attendre, compte tenu de ce qui a été dit plus haut, la fabricaton proprement dite ne répond pas à une recette unique et standardisée. Cependant, la préparation des curares répond à quelques grandes règles qui semblent toujours être respectées. Nous nous interesserons à la fabrication d'un curare simple réalisé à partir d'une liane du genre Strychnos (S. toxifera par exemple). La liane est récoltée et l'écorce est râpée et récupérée, car c'est dans cette partie que l'on trouve les alcaloïdes curarisants. L'écorce est placée dans un filtre formée de roseau ou de bambou et garni de feuilles. Ensuite les indiens lavent l'écorce avec de l'eau et récupère un liquide rouge. Les lavages successifs épuisent la drogue et l'eau devient de plus en plus claire. Le liquide obtenu est mis a feu vif jusqu'à ébullition, et on le maintient une dizaine de minutes à cette température. Il est ensuite transvasé et placé sur feu plus doux durant de longues heures, c'est l'étape de concentration qui consiste à faire évaporer l'eau. Quand le poison est suffisament concentré, il se présente sous forme d'un liquide épais noirâtre, il est alors coulé dans le récipient destiné à sa conservation. En se refroidissant il prendra une consistance plus ou moins solide, selon le mode de fabrication et l'origine du curare. Le curare ainsi préparé et conservé, peut garder son activité pendant de long mois, les indiens savent cependant que le poison perd de son efficacité avec le temps.

Contrairement à ce qui se passe dans de nombreuses tribus africaines qui utilisent aussi des poisons sagittaires, (en général différents du curare : ce sont plutôt des poisons cardiaques qui sont fabriqués) il n'y a pas de secret détenu par un sorcier pour la fabrication du curare, la plupart des chasseurs savent préparer leur poison.



MECANISME D'ACTION - PHARMACOLOGIE DES CURARES :


Il est difficile d'expliquer simplement le mode d'action des curarisants, car cela fait appel à la pharmacologie qui est une science complexe. Je renvois aux nombreuses publications scientifiques ceux qui désirent obtenir des renseignements très précis sur ce sujet. Ceux qui voudraient une information scientifique générale sur les curarisants, peuvent consulter de nombreux ouvrages de toxicologie ou de pharmacologie (je citerai notamment : Pharmacologie, des concepts fondamentaux aux applications thérapeutiques, Michel Schorderet et coll. Ed. Frison Roche Slatkine. Pour lecteurs avertis ! Ce n'est pas un ouvrage de vulgarisation).

Il faudra attendre Claude Bernard en 1856 pour que l'on situe le site d'action des curarisants au niveau de la jonction neuromusculaire. On sait que les curarisants entraînent une paralysie avec relâchement musculaire, seuls les muscles striés squelettiques semblent touchés, le coeur résiste très bien aux susbtances curarisantes et est peu affecté. Suite à l'inoculation de la substance par voie sanguine ou intradermique le curare ne manifeste ses effets qu'après un certain laps de temps qui dépend de la dose, du mode d'inoculation et de l'activité intrinsèque de la préparation utilisée. Les premiers symptomes sont en général des tremblements, puis une faiblesse musculaire avec difficulté pour se mouvoir. La paralysie semble s'étendre lentement à tout l'organisme, le curare n'a donc pas un effet aussi foudroyant qu'on a voulu le faire croire, même si l'effet reste assez rapide. La paralysie va ensuite gagner les muscles trachéaux, la salive ne pourra plus être déglutie et coulera par la bouche, les paupières elles-mêmes sont affectées par le poison et retombent sur les yeux, mais la conscience ne semble pas altérée jusqu'à la mort. Enfin la paralysie touche le diaphragme (muscle en forme de lame qui sépare la cavité abdominale de la cavité thoracique, c'est le muscle principal de la respiration qui permet l'élévation et l'abaissement de la cage thoracique lors de la respiration). La mort survient par asphyxie en quelques minutes.

Claude Bernard a démontré que le curare bloque la jonction neuromusculaire, mais sans affecter le muscle lui même. Si on stimule directement le muscle mécaniquement, on obtient encore une contraction chez l'animal curarisé, par contre, la stimulation du nerf ne donnera aucune réponse musculaire. De plus, l'action des curares est brêve et réversible. Si on maintient artificiellement la respiration de l'animal pendant la durée d'action du poison (en général quelques minutes), l'animal pourra être sauvé, il retrouvera progressivement le contrôle de ses muscles et la respiration se rétablira alors d'elle même.

Il faut attendre le 20ème siècle pour comprendre le mécanisme exact des curarisants. Mais pour plus de clarté il faut rappeler succintement le fonctionnement de la jonction neuromusculaire, encore appelée plaque motrice. La plaque motrice est formée d'une part d'un neurone (cellule nerveuse) et d'un ensemble de cellules musculaire striées ; il n'y a pas de contact direct entre les deux, mais un espace très petit qu'on appelle fente synaptique. Une substance appelée acétylcholine, qui est un neurotransmetteur (une substance chimique fabriquée par les cellules nerveuses et qui permet de communiquer un signal d'un neurone à un autre neurone ou d'un neurone vers une autre cellule excitable, comme la cellule musculaire par exemple) va permettre de transmettre l'influx nerveux du neurone vers la cellule musculaire et de provoquer ainsi la contraction des cellules musculaires. L'acétylcholine est en fait libérée dans la fente synaptique et va se fixer sur la membrane externe de la cellule musculaire au niveau de structures spécialisées qu'on appelle des récepteurs (ce sont des structures formées de protéines complexes regroupées en sous-unités, qui traversent la membrane externe de la cellule et qui sont capables de fixer des substances appelés ligands qui se trouvent à l'extérieur de la cellule. Quand le ligand est fixé sur son récepteur, cela va modifier l'activité de la cellule. Le récepteur permet donc de transmettre un signal chimique à la cellule afin de déclencher une réponse : une contraction, ou la fabrication d'une substance chimique par exemple. Un médicament fonctionne de cette façon.).
La contraction musculaire résulte donc de la libération d'acétylcholine par le neurone et de la fixation de cette substance sur des récepteurs situés sur les cellules musculaires. L'acétylcholine va ensuite se décrocher de son récepteur (au bout de quelques millisecondes) et être dégradée dans la fente synaptique par les enzymes appelés cholinestérases. Le muscle va se relaxer dès le décrochage de l'acétylcholine.


Prenons un exemple simple pour bien comprendre l'action des curares. Imaginons une serrure et une clef qui peut ouvrir cette serrure. Si quelqu'un met un chewing-gum dans la serrure, on ne peut plus introduire la clef et par conséquent on ne peut ni ouvrir, ni fermer la serrure. Les curarisants agissent sur le récepteur à l'acétylcholine comme le chewing-gum sur la serrure. Le curarisant se fixe sur le récepteur, mais sans déclencher de contraction, et empêche donc l'acétylcholine de se fixer pour déclencher une contraction : le muscle est donc paralysé et reste relaché. Par contre si on stimule directement le muscle sans passer par la voie nerveuse qui utilise l'acétylcholine, on peut obtenir une contraction musculaire (ex : une décharge électrique appliquée sur le muscle). Le curare n'affecte donc que la conduction nerveuse entre le nerf et le muscle, mais sans affecter le nerf lui même.



CURARISANTS ET THERAPEUTIQUE MODERNE :

Les curares ont longtemps fasciné l'occident de par leur action et de par le mystère qui les entourait. Beaucoup de chercheurs les ont étudiés et se sont demandés quelles applications ils pourraient avoir en thérapeutique.
On les a utilisé pour leurs propriétés paralysante et relaxante dans le traitement de la rage et du tétanos. Aujourd'hui, les curares d'origine naturelle ont été abandonnés au profit des curarisants de synthèse (atracurium, suxaméthonium, tubocurarine, gallamine,...). Ils ont exclusivement utilisés en anesthésiologie comme adjuvants, bien qu'étant dépourvus par eux mêmes d'une action anesthésiante, mais ils permettent d'obtenir une myorelaxation (relachement musculaire) qui favorise l'intubation des malades et permet d'utiliser des anesthésies moins profondes, donc moins dangereuses, pour de nombreux actes chirurgicaux. Leur utilisation nécéssite cependant la présence d'un anesthésiste réanimateur confirmé et un matériel de réanimation adapté, (ainsi que du matériel d'assistance respiratoire !).

Antidote : néostigmine associée à l'atropine.