Histoire et légende
Origine et mode de fabrication
Mécanisme d'action - Pharmacologie des curares
Curarisants et thérapeutique moderne
En fait, la première confusion vient du fait que les espagnols qui furent confrontés aux redoutables poisons de flèches des indigènes identifièrent ces poisons comme des curares, ce qui est fort peu probable pour deux raisons. La première est que les descriptions sur les effets des poisons de flèches utilisés contre les conquistadores ne correspondent pas aux effets que l'on attribue aujourd'hui aux curares. La seconde est que les indiens n'utilisent pas le curare contre l'être humain, même au cours d'une guerre comme celle qui les exposa aux espagnols équipés d'armes à feu. Cette règle très stricte concernant l'usage du curare contre l'homme semble observée scrupuleusement par l'ensemble des tribus amazoniennes.
Les poisons qui furent utilisés contre les envahisseurs étaient en fait des poisons de guerre et non des poisons de chasse comme le curare. Ces poisons de guerre étaient cependant d'une efficacité redoutable et leur réputation n'était plus à faire chez les espagnols qui les craignaient au plus haut point, d'une part en raison des symptômes qu'ils produisaient, mais aussi parce qu'il n'existait aucun antidote efficace. Ainsi la moindre blessure, si bénigne soit-elle, si elle faisait couler un peu de sang était fatale dans les 24 heures, parfois l'agonie s'étalait sur plusieurs jours voir quelques semaines, mais l'issue était presque toujours la mort. Les quelques rescapés semblaient souffrir pendant de longues années des suites de leurs blessures et ne retrouvaient généralement pas une vie normale. Les drogues végétales utilisées pour élaborer ces poisons de guerre n'ont rien à voir avec celles utilisées pour les curares, pas plus que les substances qu'elles renferment. Il s'agit en fait d'une euphorbiaceae, le mancenillier (Hippomane mancinella L.), dont le latex renferme des substances hautement toxiques dont les effets sont très bien connus depuis fort longtemps. Ce latex était, semble-t-il, recueilli, puis concentré par chauffage et évaporation. Le poison ainsi obtenu pouvait être utilisé directement pour enduire les pointes de flèches. Cependant, l'utilisation de tels poisons reste fort rare compte tenu de la conservation difficile de ces produits, de plus, il semble que le poison devait être déposé sur la flèche juste avant utilisation pour en garantir l'efficacité, ce qui en limite grandement l'usage. On raconte que la préparation du poison était fatale aux personnes qui le fabriquaient. On désignait pour cela trois femmes, choisies parmi les plus âgées de la tribus, ou bien parmi des esclaves. La première commençait par faire chauffer le poison pour le concentrer, quand les vapeurs devenaient toxiques, elle mourait. La seconde prenait alors le relai et poursuivait la préparation jusqu'à sa mort qui devait survenir plus rapidement, signe que le poison devenait plus concentré. La dernière enfin devait achever la préparation du poison, la mort devant survenir très rapidement, signe que le poison était prêt et de bonne qualité. Légende ou réalité, ... difficile à dire, mais une telle toxicité ne correspond pas à celle des curares dont l'action ne peut s'exprimer que suite à une administration par voie sanguine. Il semble d'ailleurs que les femmes soient écartées lors de la fabrication du curare, car les indiens prétendent que leur seule présence suffit à faire rater la fabrication du précieux poison !
ORIGINE ET MODE DE FABRICATION : La fabrication du curare est très variable d'une zone géographique
à une autre, certaines tribus ne savaient pas le fabriquer, aussi
existait-t-il un marché du curare dans toute l'Amazonie. Les espèces
végétales qui entrent dans la composition des poisons utilisés
dans cette région du monde appartiennent à deux grands genre
: les genres Strychnos (loganiacées) et Chondrodendron
(ménispermacées).
Pendant longtemps on a classé les curares en fonctions des récipients
qui les contenaient car on ignorait à peu près tout de leur
origine et de leur composition. On distinguait alors trois grands types
de curares :
Comme on peut s'y attendre, compte tenu de ce qui a été
dit plus haut, la fabricaton proprement dite ne répond pas à
une recette unique et standardisée. Cependant, la préparation
des curares répond à quelques grandes règles qui semblent
toujours être respectées. Nous nous interesserons à
la fabrication d'un curare simple réalisé à partir
d'une liane du genre Strychnos (S. toxifera par exemple).
La liane est récoltée et l'écorce est râpée
et récupérée, car c'est dans cette partie que l'on
trouve les alcaloïdes curarisants. L'écorce est placée
dans un filtre formée de roseau ou de bambou et garni de feuilles.
Ensuite les indiens lavent l'écorce avec de l'eau et récupère
un liquide rouge. Les lavages successifs épuisent la drogue et l'eau
devient de plus en plus claire. Le liquide obtenu est mis a feu vif jusqu'à
ébullition, et on le maintient une dizaine de minutes à cette
température. Il est ensuite transvasé et placé sur
feu plus doux durant de longues heures, c'est l'étape de concentration
qui consiste à faire évaporer l'eau. Quand le poison est
suffisament concentré, il se présente sous forme d'un liquide
épais noirâtre, il est alors coulé dans le récipient
destiné à sa conservation. En se refroidissant il prendra
une consistance plus ou moins solide, selon le mode de fabrication et l'origine
du curare. Le curare ainsi préparé et conservé, peut
garder son activité pendant de long mois, les indiens savent cependant
que le poison perd de son efficacité avec le temps.
Contrairement à ce qui se passe dans de nombreuses tribus africaines
qui utilisent aussi des poisons sagittaires, (en général
différents du curare : ce sont plutôt des poisons cardiaques
qui sont fabriqués) il n'y a pas de secret détenu par un
sorcier pour la fabrication du curare, la plupart des chasseurs savent
préparer leur poison. MECANISME D'ACTION - PHARMACOLOGIE DES CURARES :
Il faudra attendre Claude Bernard en 1856 pour que l'on situe le site
d'action des curarisants au niveau de la jonction neuromusculaire. On sait
que les curarisants entraînent une paralysie avec relâchement
musculaire, seuls les muscles striés squelettiques semblent touchés,
le coeur résiste très bien aux susbtances curarisantes et
est peu affecté. Suite à l'inoculation de la substance par
voie sanguine ou intradermique le curare ne manifeste ses effets qu'après
un certain laps de temps qui dépend de la dose, du mode d'inoculation
et de l'activité intrinsèque de la préparation utilisée.
Les premiers symptomes sont en général des tremblements,
puis une faiblesse musculaire avec difficulté pour se mouvoir. La
paralysie semble s'étendre lentement à tout l'organisme,
le curare n'a donc pas un effet aussi foudroyant qu'on a voulu le faire
croire, même si l'effet reste assez rapide. La paralysie va ensuite
gagner les muscles trachéaux, la salive ne pourra plus être
déglutie et coulera par la bouche, les paupières elles-mêmes
sont affectées par le poison et retombent sur les yeux, mais la
conscience ne semble pas altérée jusqu'à la mort.
Enfin la paralysie touche le diaphragme (muscle en forme de lame qui sépare
la cavité abdominale de la cavité thoracique, c'est le muscle
principal de la respiration qui permet l'élévation et l'abaissement
de la cage thoracique lors de la respiration). La mort survient par asphyxie
en quelques minutes.
Claude Bernard a démontré que le curare bloque la jonction
neuromusculaire, mais sans affecter le muscle lui même. Si on stimule
directement le muscle mécaniquement, on obtient encore une contraction
chez l'animal curarisé, par contre, la stimulation du nerf ne donnera
aucune réponse musculaire. De plus, l'action des curares est brêve
et réversible. Si on maintient artificiellement la respiration de
l'animal pendant la durée d'action du poison (en général
quelques minutes), l'animal pourra être sauvé, il retrouvera
progressivement le contrôle de ses muscles et la respiration se rétablira
alors d'elle même.
Il faut attendre le 20ème siècle pour comprendre
le mécanisme exact des curarisants. Mais pour plus de clarté
il faut rappeler succintement le fonctionnement de la jonction neuromusculaire,
encore appelée plaque motrice. La plaque motrice est formée
d'une part d'un neurone (cellule nerveuse) et d'un ensemble de cellules
musculaire striées ; il n'y a pas de contact direct entre les deux,
mais un espace très petit qu'on appelle fente synaptique.
Une substance appelée acétylcholine, qui est un neurotransmetteur
(une substance chimique fabriquée par les
cellules nerveuses et qui permet de communiquer un signal d'un neurone
à un autre neurone ou d'un neurone vers une autre cellule excitable,
comme la cellule musculaire par exemple
Suivant l'origine géographique des curares les espèces végétales
utilisées pour la préparation étaient tantôt
des Strychnos, tantôt des Chondrodendrons, parfois
les deux genres étaient utilisés. Cependant, les curares
étaient rarement préparés simplement, c'est à
dire à partir d'une seule plante, on y ajoutait presque toujours
d'autres ingrédients, soit végétaux, soit animaux.
Les raisons sont multiples, tout d'abord les indiens ont voulu améliorer
l'action de leurs poisons pour le rendre plus efficace, c'est à
dire plus toxique et plus foudroyant, pour cela ils y ajoutent nombre d'ingrédients
hautement toxiques ou réputés comme tels. On retrouve bien
évidemment des serpents (ajoutés entiers, ou dont on prélève
les crochets venimeux ou bien la tête), des crapauds (entiers ou
dont on récupère le venin par raclage), des fourmis venimeuses
ou encore des chenilles urticantes. A côté de ces produits
on retrouve également d'autres plantes, mais aussi des ingrédients
très inattendus comme de la salive ou du sang menstruel souvent
considéré comme toxique par les peuples primitifs. On voit
que la complexité des ces poisons peut être extrême,
aussi les occidentaux ont-ils parfois regardé les indiens comme
des chimistes très doués. La réalité est toute
autre. Des études ont montré que les venins de serpents sont
détruits à la chaleur, or les curares sont toujours préparés
par cuisson : on fait bouillir le poison pendant plusieurs jours pour le
concentrer. Les venins de serpents, mais aussi des arthropodes (scorpions,
araignées) n'auraient donc aucune activité dans le poison
fini. Les autres espèces végétales utilisées
sont parfois toxiques, mais pas toujours, cependant certaines d'entre elles
permettent une meilleure conservation du poison, ou bien sont des agents
de consistance destinés à épaissir le poison et à
en améliorer l'adhésivité sur les pointes de flèches.
D'autres espèces végétales enfin, n'exerceraient pas
d'activité toxique directe, mais permettraient une meilleure diffusion
du poison dans l'organisme du gibier en provoquant une vasodilatation autour
de la blessure et causeraient des plaies particulièrement douloureuses,
c'est notamment le cas de certaines variétés de piments dont
les fruits seraient utilisés. Seuls les venins de batraciens seraient
encore capables de produire une action toxique en raison de leur grande
résistance aux agents physiques (les crapauds et certaines grenouilles
fabriquent des substances très toxiques regardées comme des
venins, bien que ces animaux ne possèdent aucun moyen pour les inoculer,
on peut les récupérer en raclant l'animal ou en massant les
glandes situées à l'arrière de la tête. Ces
substances ont en fait des propriétes antibiotiques très
interessantes et seraient destinées à protéger la
peau des batraciens des agents infectieux qui se développeraient
sur leur peau qu'ils doivent toujours garder humide.). Il est à
noter que quelques tribus qui fabriquent des poisons extrêmement
simples, c'est à dire avec peu d'ingrédients, obtiennent
des poisons de très grande qualité, l'addition d'un grand
nombre d'ingrédients n'apporte donc rien de plus au poison. Cette
habitude fâcheuse de compliquer la préparation des poisons
de flèches à eu pour conséquence de rendre difficile
leur connaissance exacte par les occidentaux. Seules des études
scientifiques menées avec sérieux par des savant comme Claude
Bernard ont permis d'élucider partiellement le mécanisme
d'action des curares et d'isoler et de caractériser les prinicipes
actifs responsables de leur activité. On a ainsi pu établir
que les substances curarisantes étaient d'origine végétale
et elles ont été caractérisées chez les genres
Strychnos, Chondrodendron, mais aussi Curarea, Telitoxicum,...
La contraction musculaire résulte donc
de la libération d'acétylcholine par le neurone et de la
fixation de cette substance sur des récepteurs situés sur
les cellules musculaires. L'acétylcholine va ensuite se décrocher
de son récepteur (au bout de quelques millisecondes) et être
dégradée dans la fente synaptique par les enzymes appelés
cholinestérases. Le muscle va se relaxer dès le décrochage
de l'acétylcholine.
Antidote : néostigmine associée à l'atropine.
